Le Genre Bathybates

Bathybates ferox (Th. Andersen)

Par Jérôme Thierry (AFC 1994.80)
Cet article est paru dans le N° 190 de la RFC de juin 99

Dans leur immense majorité, les cichlidés sont des poissons territoriaux inféodés au substrat, qui ne s’éloignent en fait que très peu des côtes, même dans les immenses espaces que sont les grands lacs de la vallée du rift africain, et dépendent quasiment tous du sol pour leur reproduction. Seules quelques espèces très spécialisées ont commencé à s’affranchir de ces contraintes: Copadichromis chrysonotus dans le lac Malawi, qui est capable de pondre en pleine eau, et les espèces du genre Cyprichromis dans le lac Tanganyika ont sont les exemple les plus connus, mais ce sont tout de même des espèces qui restent assez proches de la côte et ne gagnent jamais le grand large. Seules quelques espèces piscivores adaptées à la poursuite des sardines lacustres, les clupeïdés, ont réussi à faire le grand saut, et ne dépendent plus des rivages pour leur survie, se rencontrant à des kilomètres et des kilomètres de la côte, et pouvant atteindre des profondeurs étonnantes: ce sont les Rhamphochromis dans le lac Malawi et les Bathybates et Hemibates dans le lac Tanganyika. De ces genres, le plus spécialisé est sans conteste le genre Bathybates.

Bathybates - Bathybatini

Bathybates – Bathybatini
(A. Indermaur)
-B. graueri
-B. ferox
-B. fasciatus
-B. leo
-B. minor

 

Ce genre de cichlidés du lac Tanganyika a vraiment suivi une trajectoire évolutive surprenante, à tel point qu’à première vue on penserait plutôt avoir affaire à des barracudas qu’à des cichlidés. On peut facilement différentier les Bathybates de tous les autres cichlidés par trois caractéristiques principales: la structure du corps et des écailles, la dentition et le patron de coloration.
En raison de leur habitat pélagique ces poissons ont en effet une forme très hydrodynamique et des écailles fines, et pour diminuer encore les forces de frottement de l’eau sur leur corps, les poissons de l’espèce Bathybates vittatus ont même développé un réseau d’écailles secondaires très fines qui entourent les écailles principales en comblant les espaces entre ces écailles, rendant l’animal complètement lisse. Les sept espèces de Bathybates présentent donc des caractéristiques morphologiques très semblables.

Ce sont des piscivores à grande gueule, au corps élancé typique des nageurs de pleine eau. La coloration de base est argentée avec des taches noires et des bandes horizontales et barres verticales dont la disposition permet de déterminer l’espèce. Ces marques mélaniques agiraient comme camouflage dans un milieu de pleine eau avec beaucoup de reflets solaires, en fournissant des zones de rupture visuelle qui ne permettent plus aux proies d’appréhender le prédateur dans sa totalité. La dentition est constituée de plusieurs rangées de fines dents coniques incurvées sur les deux mâchoires, les dents de la rangée interne, longues et recourbées comme des aiguilles de chirurgie, étant érectiles lorsque la gueule s’ouvre, pour favoriser la capture des proies. Les dents de la mâchoire pharyngienne, qui est peu développée, sont coniques, espacées et trapues. Les sept espèces du genre sont faciles à différentier les unes des autres, étant adaptées à des niches écologiques assez distinctes, mais il s’agit de toute évidence d’un groupe de poissons monophylétique, c’est à dire descendant du même ancêtre direct. Selon des études effectuées dans le lac, où ce sont les cichlidés pélagiques les plus exploités en pèche commerciale, leur répartition selon l’habitat est la suivante:

Bathybates minor (Carsten Thorleif Stabel)

Bathybates minor (Carsten Thorleif Stabel)

Bathybates minor est bathypélagique, et accompagne les bancs de clupeïdés dans leur migration verticale quotidienne, se trouvant donc à deux cents mètres de profondeur dans la journée pour regagner la surface durant la nuit. Il se nourrit probablement uniquement de clupeïdés.

 

Bathybates ferox (Kerrigans)

Bathybates ferox

Bathybates ferox semble préférer des habitats moins profonds, inférieurs à 70 m, et plus près des rives, où il se nourrit essentiellement de cichlidés du genre Xenotilapia.

 

Bathybates horni

Bathybates horni

Il existe peu d’informations sur Bathybates horni, qui serait très rare.

 

Les quatre autres espèces sont capturées à la fois dans les zones benthique et pélagique, c’est à dire près du substrat et en pleine eau, mais leur préférence d’habitat est déduite de leur alimentation: Bathybates fasciatus et Bathybates leo se nourrissent essentiellement de clupeïdés, alors que Bathybates graueri et Bathybates vittatus se nourrissent de cichlidés des genres Xenotilapia, Callochromis, Trematocara et Cyprichromis, et se capturent donc souvent plus près du fond La morphologie des différentes espèces reflète d’ailleurs l’adaptation à ces niches écologiques: Bathybates fasciatus (taille adulte 41 cm), Bathybates horni (taille adulte 27 cm) et Bathybates leo (taille adulte 35 cm) sont les plus fusiformes, adaptés à la vitesse et donc à même de capturer des proies rapides se déplaçant en banc en pleine eau, comme les clupeïdés.

Bathybates fasciatus (Evert van Ammelrooy)

Bathybates fasciatus (Evert van Ammelrooy)

Bathybates leo (Ad Konings)

Bathybates leo (Ad Konings)

 

Bathybates graueri (Evert van Ammelrooy)

Bathybates graueri (Evert van Ammelrooy)

 

Bathybates vittatus (Tautvydas Pangonis)

Bathybates vittatus (Tautvydas Pangonis)

Bathybates minor (portrait)

Bathybates minor (portrait)

Bathybates minor, le plus petit membre du genre (taille adulte 20 cm), a de grands yeux et une grande gueule, et ressemble vaguement à un gros clupeïdé du genre Limnothrissa. Il serait probablement un prédateur mimétique, moins adapté à la poursuite rapide, mais qui tromperait ses proies en les imitant. Il est d’ailleurs toujours pêché au milieu des bancs de clupeïdés, qu’il ne semble jamais quitter.

Clupeïdae du lac Tanganyika:

Stolothrissa tanganicae

Stolothrissa tanganicae

 

Limnothrissa miodon

Limnothrissa miodon

 

Enfin Bathybates graueri (taille adulte 31 cm), Bathybates ferox (taille adulte 36 cm) et Bathybates vittatus (taille adulte 36 cm) sont d’une forme plus commune pour des cichlidés, avec de grands yeux et la mâchoire inférieure proéminente, et se nourrissent surtout de petits cichlidés sabulicoles qu’ils chassent au contact du substrat.

Les juvéniles de Bathybates minor, fasciatus et ferox se regroupent surtout en eau peu profonde, de un à cinq mètres, alors que ceux des quatre autres espèces vivent en eau beaucoup plus profonde, au contact des zones sableuses ou vaseuses. Ils semblent jusqu’à la taille de dix centimètres se nourrir d’invertébrés et peut être d’alevins de cichlidés sabulicoles.

Bathybates fasciatus (chez Thomas Andersen)

Bathybates fasciatus (chez Thomas Andersen)

La reproduction de ces poissons est particulièrement intéressante car ce sont les cichlidés qui ont le plus réussi à échapper à la liaison avec le substrat, et se reproduisent apparemment en pleine eau sans former de territoires. Ce sont des reproducteurs synchrones, c’est à dire que tous les poissons d’un même banc vont se reproduire en même temps, et que toutes les femelles relâcheront leurs jeunes au même moment. Les femelles produisent les plus gros œufs connus chez des cichlidés (7mm de diamètre), en petite quantité, et incubent buccalement les juvéniles jusqu’à la taille d’au moins trois centimètres.
Poll, en 1956, a ainsi pêché une femelle Bathybates ferox de 30 cm de long qui conservait 78 juvéniles de 25 mm en bouche. Les juvéniles sont relâchés au milieu de ceux des espèces sabulicoles comme Xenotilapia, Ectodus et Callochromis, avec lesquels ils se mêlent pour échapper aux prédateurs, et dont ils se nourriront lorsque leur taille le permettra. A la taille de huit centimètres ils quitteront la protection de ces bancs de sabulicoles et seront prêts à affronter le grand défi de l’existence pélagique.

(Auteur de la vidéo; Tautvydas Pangonis)

 

De ces espèces très particulières, deux sont depuis quelques mois sporadiquement proposées dans le commerce spécialisé, essentiellement en provenance des eaux zambiennes: Bathybates graueri et Bathybates minor. Comme il s’agit des deux plus petites espèces du genre, ce sont les plus adaptées au maintien en captivité, même si de grands volumes d’eau s’imposent tout de même. Étant des poissons pélagiques, il faut bien entendu leur fournir un aquarium avec un espace de nage important, et éviter les décors rocheux qui les perturbent dans leurs évolutions. Un volume minimum de maintenance serait de plus de 1000 litres, de plus grands volumes étant bien entendu encore préférables, comme le montre le succès du maintien de ces espèces dans de grands aquariums publics. Le substrat importe peu, mais une couche de sable grossier de trois à quatre centimètres d’épaisseur agrémentera le fond du bac. Les cotés et l’arrière de l’aquarium pourront être décorés de plaques de schiste ou d’un décor sculpté en polystyrène ou polyuréthane, qui présentera toutefois le moins de cavités profondes possible.
L’aquarium peut être planté, même si les plantes sont rares dans le Tanganyika et si les conditions physico-chimiques nécessaires aux poissons du Tanganyika ne se prêtent pas à la culture des plantes. Il est possible toutefois d’essayer Vallisneria spiralis, Cryptocoryne aponogetifolia et Microsorium pteropus, qui acceptent en général les eaux alcalines. L’eau devra bien sûr impérativement être dure et alcaline, avec un pH supérieur à 8, en prenant bien soin de faire des changements d’eau importants eut égard au régime alimentaire de ces poissons, qui entraîne une forte pollution du bac. Un tiers du volume par semaine semble être un minimum. De même la filtration sera importante, de deux à trois fois le volume du bac, avec si possible des pompes de brassages en plus pour permettre d’éliminer au maximum le dioxyde de carbone et maintenir le pH le plus haut possible. L’éclairage n’a aucune importance, ces poissons vivant souvent dans la pénombre des grands fonds mais n’étant pas gênés par la lumière, et seule la présence de plantes et l’esthétique du bac seront à prendre en compte dans ce domaine. En ce qui concerne le choix des cohabitants, il convient de choisir des espèces assez grandes pour éviter qu’elles ne deviennent des proies, et adaptées aux zones sableuses ou vaseuses du lac, ou des espèces de pleine eau. Il est possible de suggérer Cyphotilapia frontosa, Limnochromis auritus, Triglachromis otostigma, Reganochromis calliurus, Haplotaxodon microlepis, Benthochromis tricoti et Gnathochromis permaxillaris, qui répondent aux besoins énoncés ci-dessus et vivent dans le lac à des profondeurs de plus de trente mètres, jusqu’à près de 100 mètres pour les Cyphotilapia, et jusqu’à 200 mètres pour les autres espèces citées, ce qui peut donner un ensemble cohérent pour qui voudrait recréer un « morceau » des profondeurs du lac Tanganyika.

Cohabitants possibles

Cyphotilapia sp. nord (Burundi)

Cyphotilapia sp. nord (Burundi)

Limnochromis auritus

Limnochromis auritus

Triglachromis otostigma

Triglachromis otostigma

Reganochromis calliurus

Reganochromis calliurus

Haplotaxodon microlepis (Patrick Tawil)

Haplotaxodon microlepis (Patrick Tawil)

Gnathochromis permaxillaris

Gnathochromis permaxillaris

Bien qu’étant des poissons strictement piscivores dans le milieu naturel, Bathybates acceptent les artémias vivantes en captivité, et mangent même les artémias, mysis et éperlans congelées lorsqu’ils tombent vers le fond, mais refusent de ramasser ce qui a atteint le substrat. Il ne sera donc pas nécessaire de leur proposer des petits poissons vivants pour les maintenir en vie. Ce sont au contraire des poissons goulus, qui se jettent avec appétit et gueule grande ouverte sur tout ce qui passe à leur portée. Bathybates minor semble préférer se gorger de grosses bouchées de petites proies, un peu comme un thon se gorgerait d’anchois, alors que Bathybates graueri préfère les aliments plus consistants et peut aller jusqu’à inquiéter ses compagnons de bacs s’ils ne sont pas bien choisis. N’oublions pas que dans la nature cette espèce consomme couramment des Xenotilapia et Cyprichromis, et ne devra donc pas être mélangée avec des poissons de ces genres, alors que Bathybates minor ne s’attaque jamais à d’autres cichlidés. Ce sont des poissons grégaires qui ne présentent par contre aucune agressivité intra-spécifique, même lors de la reproduction qui a lieu en pleine eau. Les femelles, après la fécondation par le mâle des quarante à cinquante œufs qu’elles produisent à chaque ponte à l’intérieur même de la cavité buccale, gardent les alevins en bouche pendant plus d’un mois, se nourrissant de nauplius d’Artemia pendant ce temps. Ils semble que les alevins se nourrissent aussi à l’intérieur de la cavité buccale de la mère, ce qui explique leur taille importante à la fin de la période d’incubation (25 mm). Les juvéniles au lâcher se regroupent en banc, et devront être isolés des parents pour éviter les risques de cannibalisme.

Voici donc des cichlidés très originaux qui arrivent malgré une spécialisation extrême à s’adapter en aquarium à un environnement très différent de leur environnement naturel. Ils peuvent sûrement agrémenter encore un peu plus les bacs des amateurs de l’immense variété des cichlidés du lac Tanganyika qu’il est possible d’élever- et de reproduire- en captivité.

Documents: Carsten Thorleif Stabel, Evert van Ammelrooy, Adrian Indermaur, Ad Konings, Tautvydas Pangonis, Patrick Tawil
 

>Voir Les Bathybatini<<<

 

 Bathybates cichlidés fasciatus ferox graueri horni minor prédateurs tanganyika

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