L’histoire géologique de la Lukuga

ORIGINE ET HISTOIRE DE “L’ENIGME DE LA LUKUGA”

       Il est extrêmement rare que les hommes puissent assister en vrai et en direct, à des phénomènes géographiques tels que la naissance d’une rivière. En général, nous en sommes réduits à écouter le récit des géologues, racontant ce qu’ils ont pu déduire à partir de stratifications et de fossiles, à propos de phénomènes qui se sont passés il y a des millions d’années. Mais comme « au Congo, tout arrive », on a pu y assister, à la fin du XIX° siècle, à la naissance de l’actuelle rivière LUKUGA, déversoir du lac TANGANYIKA, dont le bassin était jusque là endoréique.

 

D’après ceux qui se sont penchés sur son lointain passé, l’origine du TANGANYIKA ne semble pas, relativement, remonter à une époque géologique très reculée. Sa véritable histoire n’était pas encore très clairement établie. Tout portait cependant à croire qu’un lac s’étendait déjà dans une dépression du sol de cette région, quand l’homme y fit pour la première fois son apparition. Ce lac s’écoulait alors vers le nord, alimentant le NIL au travers de la vallée du KIVU et des lacs EDOUARD et ALBERT.Dans la suite, de profondes modifications du relief, d’origine éruptive, se manifestèrent suivies d’un effondrement assez localisé, de la cuvette occupée par le lac. Il s’est alors trouvé sans écoulement. Grossi par de nombreux tributaires auxquels vint s’ajouter la RUSIZI (Et non pas Ruzizi, graphie qui est une erreur de transcription de Stanley, qui ne se rendait évidemment pas compte qu’il offrait par là matière à d’innombrables jeu de mots polissons !), émissaire d’un lac important (le lac Kivu actuel), qui s’était formé dans le nord, par barrage volcanique de la vallée du KIVU, le niveau du TANGANYIKA se mit à monter.

 

Archipel de Kavala

Archipel de Kavala, baie de Nganza

En 1858, époque de sa découverte par BURTON et SPEKE, il était toujours sans issue. Pendant sa première traversée du Tanganyka, SPEKE avait levé un croquis De la baie de N’ganza (fig 11 a). 1858 il mentionne 9 îles dont Kabwenganza et Kasenge …

En 1869 Livingstone compte 17 îlots ; les îles devant M’toa : Kilindi, Kasenga, Kabisa, Kavala, N’Ganza, Katenga et Kawasindi. (référence à la fig 11 b) sont mentionnées sur une carte dressée par Hore en 1881. Il en était encore ainsi lorsque STANLEY atteignit ses bords à UJIJI pour y rencontrer LIVINGSTONE le 10 novembre 1871 (date citée par Stanley alors que, Livingstone situe la date au 28 octobre dans Last journey…)

Peu importe !

Ils avaient l’habitude de garer leurs pirogues sur un banc d’argile au bas de la place du marché et attachées à un manguier, le seul à l’époque , arbre que l’on montrait encore aux touristes en 1923 .

C’est le colonel G. Moulart ancien commandant des troupes du Tanganyika qui décida de commémorer ce fait historique.

Guidé par un vieux swahili qui avait assisté à la rencontre il identifia l’arbre englobé dans une cour d’habitations et fit couler une dalle de béton devant le manguier qui porte l’inscription STANLEY – LIVINGSTONE -1871) à + /- 80 cm au dessus de l’étiage accepté de 1871 soit à la cote moyenne proposée de 782 m. À cette époque, cet arbre (voir photo page suivante) se situait donc juste au bord de l’eau !Peu après les deux hommes firent une excursion dans le nord du lac et se dirigèrent d’abord vers l’ïle Bangwe qui est actuellement un cap.CAMERON, lieutenant de vaisseau de la Royal Navy, en 1874 (qui s’était également porté à la recherche de Livingstone), accomplit un voyage de circumnavigation vers le sud au cours duquel les riverains lui apprirent que le lac empiétait constamment sur ses rives. Il vit des îles que les indigènes avaient connues rattachées à la côte, il découvrit ainsi l’embouchure de la Lukuga et nous renseigne en ces termes :« Ce fut le 3 mai 1874 que, par une brise fraîchissante venant de l’Est, je mis à la voile avec l’espoir de me trouver quelques heures après dans la Loukouga. Il allait être midi lorsque nous y arrivâmes. Je vis une entrée de plus d’un mille de large,mais fermée aux trois quarts par un banc de sable herbu. Un seuil traverse même ce passage : parfois la houle vient s’y briser violemment, bien que dans sa partie la plus haute il soit couvert de plus de six pieds d’eau.Le chef dont je reçu la visite, me dit que la rivière était bien connue de ses sujets ; ils en avaient fréquemment suivi les bords pendant plus d’un mois, ce qui les avaient fait arriver au Loualaba …

Crédit: Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Lukuga_(rivi%C3%A8re)

Le lendemain matin, il plut à verse ; malgré cela, accompagné du chef, je descendis le Loukouga jusqu’au point où l’amas de végétation flottante nous empêcha d’aller plus loin ; toutefois des canots auraient pu s’ouvrir un passage.Ce premier amas, d’une étendue d’une étendue de quatre à cinq milles, était suivi,disait-on, d’une eau libre de même longueur, et cette alternance de parties encombrées et de canaux dépourvus d’herbes se continuait jusqu’à un endroit fort éloigné …

Les embouchures des petits cours d’eau que, pendant notre descente, nous vîmes se jeter dans le Loukouga étaient incontestablement à l’opposé du lac, et les herbes flottantes suivaient toutes cette direction contraire. »STANLEY revenu en 1876 et intrigué par la montée des eaux du Tanganyika,informé que Cameron avait trouvé un ” émissaire ” du lac, affluent de la grande rivière de Livingstone, c’est-à-dire le Lualaba se pointa le 15 juillet à la Lukuga rencontra le chef du territoire qui forme la rive méridionale de la rivière, nommé Kahue. Le soir même il mentionnait dans son journal :«A l’embouchure de la Lukuga, les opinions sont très partagées au sujet de cette rivière, de cette crique, de ce bras du lac, de ce que cela peut-être. La Lukuga paraît il a des caprices, des bouderies, quelquefois elle coule vers l’Ouest, quelquefois vers l’Est …

Lors de la visite de Cameron en 1874, il y avait à l’ “entrée de la Lukuga un banc de sable sec, garni d’herbes ou de cannes, se projetant de la rive méridionale, et un autre banc semblable, partant de la rive Nord. Un étroit canal séparait les deux langues sableuse. Aujourd’hui, toutes les deux sont couvertes d’une ligne de brisants d’une grande violence … »Stanley soupçonnait qu’une crise de la nature était imminente, ou qu’elle avait eu lieu récemment, ou qu’elle était en train de se produire.

Pont sur la Lukuga

Pont sur la Lukuga

De ces trois hypothèses, quelle était la vraie ? Afin de mieux s’informer, le 16 au matin remonta la crique dont il releva une carte donnant des chiffres de sondage et de l’étendue d’un bord à l’autre et conclut :« Dans le Tanganyika, nous avons un lac d’eau douce qui – d’après le témoignage des indigènes, celui des résidents arabes et l’observation des différents voyageurs

-élève son niveau d’une manière constante ; et dans la Lukuga, nous avons les premiers symptômes du débordement qui doit nécessairement se produire … »
Le 31 juillet Stanley retraverse le lac et rejoint l’endroit choisit par les arabes pour passer d’une rive à l’autre situé dans la baie de Nganza (fig près de l’île de Kasenge. Les caps de Katenga et Kilindi étaient devenus des îles …
Les clichés qui suivent présentent un aspect des îles vers 1881 alors qu’un cliché récent montre les lieux vers les années 2000. On a pu établir que c’est en 1878 seulement que le niveau du TANGANYKA atteignit un col assez bas de sa côte occidentale, par lequel il se ménagea un exutoire. Emportant peu à peu tous les obstacles et empruntant la vallée de la rivière LUKUGA, les eaux du lac vinrent finalement grossir le fleuve CONGO, après un parcours vers l’ouest de 275 kilomètres.
À partir de ce moment, le niveau du TANGANYKA se mit à baisser. Cette baisse des eaux a laissé des traces. En 1879, J. THOMSON parcourant la région trouva à la sortie du lac, dans la LUKUGA, un courant irrésistible. Un officier de marine britanique M.E. HOORE, féru d’hydrographie, enregistra une baisse de plus de 3 mètres en 18 mois s’étendant de mars 1879 à août 1880.

En 1886 l’île de Kilindi est redevenue un cap En 1908 il n’en subsiste que 8 : Katenga, Kabwenganza, Kasenge, et Kilindi sont rattachées à la côte Depuis sa création, le déversoir naturel de la Lukuga n’a plus cessé de fonctionner. Par suite d’érosion naturelle, le col de l’exutoire s’est creusé peu à peu et les eaux ont continué à descendre. Le niveau du lac avait déjà baissé d’une dizaine de mètres, lorsqu’une barre rocheuse est mise à nu par le courant au travers de l’exutoire.Dès lors, la baisse des eaux est enrayée, à la cote de 773 mètres environ au-dessus du niveau des océans.

Les côtes congolaises

Les côtes congolaises (©Yves Fermon)

 
 
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