Boulengerochromis microlepis

Rencontre avec les “Kupi”

Article issu de “Tanganyika cichlids” de Eric Genevelle.

Boulengerochromis microlepis.
Boulengerochromis microlepis

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Par Eric Genevelle
(Article paru dans Cichlids News – 2001)

      2 novembre 2000. 6 heures du matin, il pleut. Frais comme un Tropheus, je pars à la pêche aux Mastacembelidae. Le tout est de trouver des appâts pour mettre dans le piège. Une demi-heure plus tard et quelques coups de canne à pêche bien ciblés, quelques Petrochromis et Lamprichthys (désolé) sont écrasés dans le piège.
Tournée des bacs de la station de collecte de Kalambo, Zambie, Tanganyika, café, puis retour aux pièges. Bilan de la pêche : 3 Mastacembelus moorii de 25 cm. J’espère faire mieux car ce soir, on a prévu un barbecue…

 

Pêche de Mastacembelus

 

      Mais la journée ne fait que commencer et j’ai hâte que la pluie cesse afin d’aller plonger. C’est chose faite à 14 heures. Direction la baie de Chisanza où, selon mon hôte Craig, je devrais y trouver des Cyathopharynx foae ‘’Green’’. Craig ne plonge pas, il a eu hier une violente crise de paludisme mais m’accompagne quand même avec mon matériel de pêche, histoire de taquiner le Kupi. Le Kupi (dire koupi) est le poisson roi par excellence. Les scientifiques et autres passionnés que nous sommes le connaissent dans la littérature sous le taxon de Boulengerochromis microlepis (Boulenger, 1899), mais je vous assure que là-bas, sur les rives du lac, oser prononcer un tel nom frise le ridicule.

Le Kupi, au regard de son importance dans l’alimentation locale et de la saveur de sa chair est un mot connu de tous, même des plus jeunes. C’est l’espadon des Mauriciens. A Mpulungu, un lodge des plus spartiate lui a même donné son nom, histoire de faire chic.

En d’autres lieux, sur d’autres côtes du lac, plus haut, en Tanzanie, le Kupi troque son nom pour celui de Kuhe (dire Kouhé), mais les hommes lui portent le même respect.

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Craig mouille l’ancre dans 5 mètres d’eau et j’arrive alors au paradis des cichlidophiles

      La zone est rocheuse mais les blocs de pierre ne dépassent pas le mètre cube. Je file au Nord pour atteindre la zone des 3 mètres afin de voir ces fameux Cyathopharynx. Mais rien, rien de rien. Pas un cratère à l’horizon. En revanche, quelle débauche de couleurs. Tous les 5 mètres, des Ophthalmotilapia ventralis bleus paradent dans tous les sens, leurs espaces traversés de bancs de Lamprichthys tanganicanus, le Killi du lac, des centaines de Tropheus moorii vont et viennent entre les roches à savoir qui fera le plus le « kakou ».

Des couples harmonieux de Neolamprologus christyi et Neolamprologus savoryi défendent leurs nids tant bien que mal devant le tohu-bohu des Petrochromis. Entre les failles, Telmatochromis et Chalinochromis se faufilent avec douceur sous les rayons du soleil. Mais toujours pas de Cyatho !

Je prends alors cap à l’Ouest afin de retrouver de la profondeur. Vers 7 mètres, les blocs rocheux font face à de grandes dalles espacées par de petites plages de sable. Les Tropheus et Ophthalmotilapia ne sont plus de la partie. En revanche, je suis assailli par un essaim de Perissodus microlepis qui se jettent sur tous les poissons qui passent à moins d’un mètre afin de leur arracher quelques écailles. Plus loin, c’est un couple de cette même espèce qui protège son frai en pleine eau. Je m’approche et tous les alevins rentrent dans la bouche des parents. A quelques mètres de là, je tombe devant un couple de Lepidiolamprologus attenuatus qui semble pris de panique. Je comprends bien vite ; je suis posé sur leur nid. Je m’éloigne de deux mètres et tous les alevins terrés sur le substrat reprennent rapidement leur envol. La défense du frai reprend alors et tous les Lamprologues sont immédiatement attaqués dès qu’ils s’approchent à moins d’un mètre.

Par contre, les Petrochromis traversent le nuage d’alevins sans être aucunement inquiétés. Tout simplement parce que le couple reproducteur “sait” que les Petrochromis sont végétariens.

Apparaissent alors des bancs de Xenotilapia spilopterus avec la tâche noire sur la nageoire dorsale. Ce sont des jeunes de 3 cm. Les adultes se déplacent en couple ou par groupe de 5 ou 6, pas plus. Je regarde sous une dalle et tombe sur une Mastacembelus moorii et une tripotée de jeunes Synodontis multipunctatus. Ils attendent la nuit pour sortir. Je relève la tête et tombe en admiration devant un mâle Boulengerochromis microlepis de 60 cm. La visibilité est de 15 mètres, mais il semble prendre tout l’espace.

Puis ce n’est pas un mâle, mais tout un groupe de Kupi qui tourne autour de moi à une distance de 3 mètres. Il y a 3 mâles et 9 femelles. La distinction des sexes est relativement aisée car les mâles, même lorsqu’ils ne sont pas en période de frai, arborent une coloration plus dorée que les femelles. Je m’assois alors sur le fond et observe pendant 5 minutes ce ballet magique que rien ne semble pouvoir perturber, si ce n’est quand pointe à l’horizon un énorme Lates angustifrons d’1,5 mètres. Il trace sa route à 4 mètres au dessus du sol et sa mâchoire semble démesurément grande.

 

     


Boulengerochromis microlepis


Boulengerochromis microlepis


Boulengerochromis microlepis

 

*

 


Neolamprologus callipterus


Ophthalmotilapia ventralis


Enantiopus melanogenys

     


Neolamprologus sexfasciatus


Perissodus microlepis


Neolamprologus christy

 

      Je poursuis dans la zone intermédiaire où les blocs de pierre s’éparpillent sur le fond sablonneux. Ici, les Xenotilapia flavipinnis sont roi et le jaune de leurs nageoires brille intensément sous le soleil. Rien à voir avec ce que l’on peut voir dans nos piètres aquariums. Ils sont là par centaines, en petits groupes de 10 environ. Tout près, des groupes semblables de Xenotilapia boulengeri, plus gris mais avec de grands yeux jaunes magnifiques.

Les plus gros mâles font plus de 15 cm. Ils paraissent monstrueux pour des Xenotilapia. Ça et là, des cratères aux pieds de roches. Ce sont des nids creusés par des couples de Neolamprologus tetracanthus. Les alevins sont à la sortie du trou, généralement entre deux petites pierres saillantes sur une des faces du cratère. Les parents veillent et semblent prêts à m’attaquer. Je ne les provoque pas. Près d’autres pierres, on trouve des nids de coquilles créés par des mâles Lamprologus callipterus aux reflets verts et oranges.

Le grand jeu est de prendre des coquilles du voisin situé à 2 ou 3 mètres et si possible de prendre des coquilles avec les femelles à l’intérieur. Les voir nager ainsi avec une coquille dans la bouche est véritablement incroyable. Partout, au sein de cet habitat patrouillent des jeunes mâles callipterus juvéniles. Par groupes de 20 ou 30, ils pillent tous les nids. Je remue le sable près d’un nid de Neolamprologus tetracanthus afin de distraire les parents, et deux secondes plus tard, c’est dix jeunes callipterus qui, profitant du chaos, se jettent sur le frai pour se goinfrer.

      D’autres Kupi passent me dire un petit bonjour amical. Comme leurs copains de tout à l’heure, ils tournent autour de moi sans se lasser. C’est le seul cichlidé du lac qui a cette attitude curieuse envers le plongeur. Les autres habitants vous ignorent ou se méfient et seul le Kupi semble vous trouver un certain charme. On s’imagine alors avec un petit fusil harpon à la main dans le but de s’assurer le repas du soir, mais bon, il paraît que c’est de cette manière que des biotopes sont aujourd’hui déserts… En tout, près de quarante spécimens ce jour là, et tous des adultes en couleur de frai. Du bonheur en barre.

      Mais attention, cette attitude débonnaire du Kupi ne doit en rien vous induire en erreur sur son comportement. En effet, l’ami est piscivore et les cichlidés du lac le savent. Pour preuve cet autre matin où je plongeais sur une vaste étendue sablonneuse à la recherche d’Enantiopus melanogenys et autres ochrogenys. Les petits sabulicoles fouillaient le sable à un petit mètre cinquante de mon masque sans présenter une inquiétude particulière. Soudain, alors que j’étais immobile, l’ensemble de la masse piscicole a semblé se soulever du sol en moins d’une seconde et des milliers de poissons se sont mis à déguerpir dans la même direction. La zone devint soudain déserte quand surgit alors un Boulengerochromis rasant le fond à vive allure à la recherche d’une proie.

Il faut dire qu’ils ont de quoi manger dans le lac. Les millions de cichlidés sabulicoles semblent satisfaire l’appétit des Kupis. En effet, ces derniers, forts nombreux au sein de la zone sablonneuse et intermédiaire semblent ne pas mourir de faim. Dans le cas contraire, ils mordraient plus souvent à l’hameçon. Ce que doit regretter Craig, là haut, sur le bateau. Au sein de la zone rocheuse, le Kupi est pratiquement absent. Il laisse la place à Lates mariae, lui aussi célèbre piscivore, mais de la famille des Centropomidae.

Il faut dire que la morphologie du Kupi n’est guère propice à l’embuscade ou à la chasse entre les failles. Trop lent au démarrage, trop massif, il n’aurait que peu de chance de capturer par surprise un cichlidé situé à même la roche. Par contre, lancé dans les grands espaces sablonneux ou intermédiaires, il a toutes ses chances.

Entre les failles des quelques blocs épars, des Julidochromis ornatus se promènent tranquillement. Des Neolamprologus modestus traversent les plages de sable mais ne s’éloignent pas très loin de la roche. Quelques Neolamprologus sexfasciatus bleus font leur apparition mais ils restent solitaires.

Je m’avance alors sur le sable et me pose doucement afin de mieux observer la faune. Apparaît alors une horde de près de 300 Enantiopus melanogenys. Ils ne sont pas en parure de frai, mais le spectacle vaut la peine d’être vu. Au-dessus du sol, à environ 1 mètre, ce sont des bancs de Lepidiolamprologus attenuatus juvéniles qui patrouillent avec des Grammatotria lemairii reconnaissables à la tâche noire sur le pédoncule caudal et des Cardiopharynx schoutedeni.

 

Boulengerochromis microlepis, mâle en livrée de garde des alevins.

      Cela fait 45 minutes que j’ai quitté la surface et je reprends le cap pour rejoindre le bateau. Je retrouve alors la roche avec d’autres Kupis et des couples splendides de Neolamprologus attenuatus protégeant leur frai en pleine eau. Sur 10 mètres carrés, ce n’est pas moins de 5 couples qui veillent et il faut faire attention où poser ses palmes. Je trouve sur le fond une vieille rame en bois que je la garde moi au cas où un autre Lates angustifrons plus monstrueux encore voudrait me faire des misères.

3 mètres, des Ophthalmotilapia ventralis et des Tropheus moorii. Je ne dois pas être bien loin. Une heure de plongée, je remonte progressivement et crève la surface à 5 mètres d’une barque en bois où 3 gamins posent un petit filet. Ils paraissent surpris de voir un homme sortir de l’eau, harnaché de la sorte. Pour pactiser, je leur donne la rame qu’un de leur copain a du perdre l’année dernière.

A 50 mètres, je vois le bateau de Craig. Il a l’air dépité. Il n’a pas attrapé un seul Kupi. Et pourtant, des Kupis, il y en avait. J’étais avec eux !


Décidément, Craig ne semble pas doué pour la pêche. Il a testé le lancer du bateau, du bord, la traîne avec une cuillère, le Rapala de compétition. Rien n’y a fait. Pourtant, les autochtones en pêchent tous les jours. C’est bien simple, dès que nous passons en bateau près d’une de leur embarcation, Craig, lève les bras en signe d’interrogation. Oui, ils viennent de pêcher un splendide Kupi à l’aide d’un fil grossier et d’un bout d’hameçon rouillé. Le Kupi brille comme de l’or sous le soleil du Tanganyika. Oscar le tiens fièrement dans ses bras pour la photo. On achète le poisson quelques Kwachas pendant que les pêcheurs envient notre superbe, mais inefficace matériel de pêche. J’ai honte (d’ailleurs, en partant je ferai des heureux en leur laissant tout mon fourbis d’apprenti pêcheur). Craig, lui, se couche au fond de la barque, lessivé par sa crise de paludisme. Rien de tel qu’un Kupi au barbecue pour le remettre sur pied.

 
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