Et si on parlait des Petrochromis ?

Auteur: Jérôme Thierry (AFC 1994/80). paru dans la RFC n° 237 mars 2004.

Banc de Petrochromis fasciolatus

Banc de Petrochromis fasciolatus (Kelenge)

Introduction:

Les poissons du genre Petrochromis se rencontrent sur toutes les rives rocheuses du lac Tanganyika, où ils se nourrissent en raclant la couverture végétale composée d’algues appelées “Aufwuchs”. Il en existe de nombreuses espèces, la plupart non décrites scientifiquement et qui sont en général mal connues en aquarium, les seules mentions s’y rapportant étant en général: “n’essayez jamais de maintenir ces poissons car c’est impossible”. À l’heure actuelle, 7 espèces sont décrites: Petrochromis famula, Petrochromis fasciolatus, Petrochromis macrognathus, Petrochromis horii, Petrochromis polyodon, Petrochromis orthognathus, Petrochromis trewavasae, Petrochromis ephiphium.

Petrochromis macrognathus.

La plupart des témoignages concernant les poissons de ce genre comportent essentiellement des scènes dignes de films d’horreur, avec immanquablement massacre de la quasi-totalité des poissons con-spécifiques à la fin, et parfois même massacre des autres poissons maintenus avec eux, surtout s’il s’agit de Tropheus.

Cependant, j’ai maintenu pendant plusieurs années une souche de Petrochromis sp. « Ikola », sans désagrément notable et ce, en bonne intelligence avec un groupe de Tropheus sp. « Black Ikola » et de nombreux autres poissons du Tanganyika. J’ai donc décidé, ces poissons en étant maintenant à la seconde génération en aquarium, de vous faire partager mon expérience avec ces intéressantes petites bêtes…

Avant de vous exposer mon expérience personnelle, je voudrais faire le point sur ce que je sais de celle des autres, afin de mettre en évidence les bévues à ne pas commettre avec ces poissons qui, soyons honnêtes, ne sont quand même pas les plus faciles à maintenir…

Banc de Petrochromis fasciolatus.

Ma première rencontre avec des Petrochromis se déroula chez un commerçant de la région d’Anvers, qui maintenait dans un aquarium de deux mille litres deux couples de Petrochromis sp. « Kaiser ». Tout se déroulait plutôt bien, en ce sens que les poissons ne présentaient pas de trace de coup malgré de nombreuses parades d’intimidation ; chaque mâle s’était approprié la moitié de l’aquarium, et empêchait les deux femelles et l’autre mâle de circuler dans son territoire, ce qui laissait aux femelles, comme espace vital, le plan séparant le territoire des deux mâles…

Pas très esthétique, et peu de chances d’aboutir à une reproduction dans ces conditions. Le commerçant en question décida donc de déménager les poissons dans un autre aquarium, et immédiatement l’un des mâles massacra les trois autres spécimens. Fin de l’expérience…Petrochromis trewavasae.

Je voudrais aussi rapporter ici un résumé d’un très intéressant article de Bill Nelson, paru dans le numéro d’octobre 1993 de Cichlid News, et concernant la maintenance de Petrochromis trewavasae (photo ci-contre). Il lui a été impossible de maintenir correctement un groupe de 2 mâles et 10 femelles adultes sauvages dans un bac de 400 litres, les mâles adoptant le comportement déjà cité ci-dessus pour les Petrochromis sp. « Kaiser », laissant les femelles s’entasser à la limite de leurs territoires respectifs. Il dut donc enlever les femelles (qui, bien sûr, se battaient aussi entre elles), une par une et les isoler chacune dans un aquarium à Tropheus. Lorsqu’il vit une femelle prête à pondre, il lui ajouta aussitôt un mâle et le frai se déroula sans encombre, sauf qu’il dut aussitôt après retirer le mâle qui cherchait à molester la femelle.

Employant cette méthode de la « cohabitation brève » plusieurs fois, il a pu tout de même, sur plusieurs pontes, obtenir une trentaine de jeunes.Il garda les jeunes femelles en les faisant cohabiter dans un aquarium de 1000 litres avec une colonie de Tropheus et ajouta progressivement, d’abord des femelles sauvages de bonne taille puis, une fois l’harmonie régnant dans le bac, deux mâles sauvages de petite taille.

Et tout se passa bien, la plus grosse femelle sauvage devenant dominante et empêchant les mâles de massacrer tout autour d’eux. Le seul problème de la cohabitation avec les Tropheus est que chaque espèce mange les alevins de l’autre, ce qui impose de capturer les femelles en incubation et de les faire cracher si l’on veut sauver une partie importante des jeunes.Fort de ces renseignements, je décidai de tout de suite faire comme Bill Nelson afin d’éviter un éventuel carnage.Petrochromis orthognathus (©Jérôme Thierry). J’achetai donc six exemplaires de Petrochromis orthognatus « Ikola » (photo ci-contre) sauvages (les quatre plus grosses femelles et les deux plus petits mâles d’un lot d’une trentaine d’exemplaires, dont l’exportateur avait eu le bon goût d’envoyer un mâle pour deux femelles) et un couple de Petrochromis sp. « Moshi yellow » sauvages (une très grosse femelle et un très petit mâle, ceux ci n’étant disponibles que par couples et encore fort chers…).

Ces poissons, après une quarantaine plus ou moins tranquille dans un bac de 400 litres sans aucun décor, furent assez rapidement transférés dans un bac de 1800 litres, peuplé d’une colonie de » (une vingtaine de spécimens), de Cyprichromis leptosoma « Karilani », et de quelques lamprologiens. Ce bac, fortement éclairé, était de plus chargé d’un décor rocheux plus que conséquent (400 kg de pierres meulières criblées de trous de toute taille, formant plusieurs éboulis distincts). La filtration était importante, avec une filtration principale sur filtre sec-humide annexe équipé d’une pompe à bassin de 7000 litres/heure, deux turbines à vagues Tunze de 4000 litres/ heure tournant en alternance et créant de forts courants dans certaines zones du bac, et deux pompes de brassage supplémentaires de 3000 litres/heure, l’une vers la surface et l’autre vers le fond. La température de l’eau était fixée à 25 °C, des « sels Tanganyika » rajoutés maintenaient le pH à 8,1-8,3. Plusieurs tuyaux de PVC de diamètres différents étaient placés près de la surface dans les coins de l’aquarium, pour servir d’abri à d’éventuels poissons dominés.

L’installation des poissons se déroula assez bien, en dehors du fait que les Tropheus se montrèrent terrifiés par les Petrochromis et s’en cachèrent pendant plusieurs jours.Petrochromis sp. Moshi yellow. Les Petrochromis sp. « Ikola » (photo ci-contre), pour leur part, ne s’intéressaient pas du tout aux autres poissons du bac, et se mirent tout de suite à former une hiérarchie, avec la plus grosse femelle en dominant, puis les autres femelles, et enfin les deux jeunes mâles. La situation était un peu plus critique pour les Petrochromis sp. « Moshi yellow ».La femelle semblait décidée à massacrer le jeune mâle, qui dut se résoudre à se réfugier dans un tuyau de PVC (juste à sa taille) situé dans un coin supérieur de l’aquarium, et que la femelle surveillait étroitement, ce qui se traduisait par une reconduite rapide dans le tuyau même lors des périodes de nourrissage. La femelle « Moshi yellow » s’amusait de même de temps à autre à poursuivre les autres Petrochromis, et même parfois les Tropheus, sur toute la surface de l’aquarium, mais sans causer de dégâts.Le bac étant éclairé par des lampes à vapeur de mercure, les algues qui poussaient vite sur le décor rocheux firent #########rapidement les délices des poissons, et tout ce petit monde (en dehors du mâle « Moshi yellow » hyper dominé), centra l’essentiel de son activité sur le broutage, et non sur les agressions intra et interspécifiques. Les mâles se mirent bientôt à grossir plus vite que les femelles, ce qui se traduisit par des changements de place dans la hiérarchie, les deux mâles Ikola devenant vite individu béta et gamma du groupe, la grosse femelle gardant par contre son statut (elle était réellement beaucoup plus grosse que les autres poissons du groupe). Les deux mâles ne manifestèrent par contre pas une plus grande agressivité entre eux qu’envers les femelles, même s’il était rare de les voir brouter sur la même pierre, et ce groupe de Petrochromis ne posa en fait pas plus de problèmes qu’un groupe semblable de Tropheus.

Quelques mois plus tard, le mâle le plus dominant des deux commença à sérieusement s’intéresser à une petite femelle qui présentait de sympathiques rondeurs, et chassa tous les autres poissons d’une bonne moitié du bac. Le frai ne tarda pas, avec ponte d’une quarantaine d’œufs de grande taille, jaunes orangés et ovales, que la femelle prit en bouche aussitôt déposés, et que le mâle féconda ensuite. Au 3/4 de la ponte, la femelle quitta soudainement le territoire que défendait le mâle, et s’approcha du second mâle, qui, n’en croyant pas son bonheur, s’empressa de chasser tous les autres poissons de la zone et en profita pour frayer un peu avec elle, chassant surtout le premier prétendant, qui, pas content du tout, essayait de récupérer les faveurs de sa belle. Quelques écailles sautèrent, mais rien de plus méchant…

L’incubation se déroula sans problème, la femelle se cachant sans en sortir une seule fois dans un trou de belle taille d’une pierre meulière.

Petrochromis famula.

Au bout de deux mois environ, elle lâcha directement dans le bac d’ensemble une douzaine de petits Petrochromis de 2 cm de long, dont la plupart devaient survivre et venir grossir la taille de la colonie. Les reproductions des Tropheus et des Cyprichromis par contre, même si elles allaient jusqu’au lâcher des alevins, se caractérisaient par un taux de survie ridicule, les alevins de Petrochromis les tuant systématiquement dès qu’ils venaient se cacher dans le décor. D’autres frais suivirent entre les deux mâles et les deux plus petites femelles, les femelles plus grosses – surtout la « chef » – refusant par contre de frayer avec des avortons plus petits qu’elles.

La hiérarchie par contre se maintint de façon particulièrement stable, et la taille des femelles plus grosses ne fut jamais rattrapée par celle des mâles.

La majorité des alevins parvenaient à survivre dans ce bac riche en cachettes, si bien qu’il fallut bien ensuite envisager d’en capturer un certain nombre, mais sans chambouler le décor pour éviter de perturber la hiérarchie des différentes espèces. Il fallut pour cela beaucoup de patience et un piège à porte coulissante tel que décrit dans le grand livre des cichlidés de Ad Konings – ainsi que moult jurons, projections d’eau et remarques acerbes de la maîtresse de maison, d’ailleurs.

Petrochromis macrognathus.

Et les « Moshi yellow » me direz-vous ? Et bien ! Le petit mâle ne grossissait pas, terrorisé qu’il était par la femelle qui, elle, poussait de plus en plus, et embêtait aussi de plus en plus les autres poissons du bac…

Il fallut donc isoler la femelle pour permettre au mâle de se retaper, ce qui fut fait en la capturant pendant son sommeil. Elle alla rejoindre une cuve de M’bunas, qu’elle terrorisa aussi, mais sans entraîner de conséquences fâcheuses sur leur santé. Le mâle, tout content de cette amélioration de son sort, se mit à sortir un peu plus (assez souvent poursuivi par les « Ikola », qui avaient bien constaté qu’il était hiérarchiquement le dernier du bac), et il se mit à son tour à grossir.

Petrochromis famula.

Quelques mois plus tard, alors qu’il était presque arrivé à la taille de la femelle, je décidai de les remettre face à face, en espérant que les choses se passent mieux. Et bien non : aussitôt les deux poissons en présence, ils se sont mis à se battre de façon très agressive, avec très vite prises de bouche sanguinolentes et arrachement de larges plaques de téguments, qui devaient me contraindre à les séparer quelques instants plus tard. Il ne fut d’ailleurs pas très difficile de les capturer : ils étaient tellement occupés à s’entretuer qu’ils ne firent pas du tout attention à l’épuisette. Je les mis à cicatriser dans deux bacs différents et, une fois guéris, les rapportai au commerçant en lui conseillant de ne les vendre qu’individuellement ou alors en groupe nombreux. Fin de l’expérience « Moshi yellow ».

Les « Ikola », par contre, prospérèrent pendant de longues années, réussirent à survivre à une épidémie qui détruisit la moitié de mon cheptel de poissons, et finirent par être confiés lors d’un déménagement à un ami, qui les maintient en groupe en bac de 600 litres, sans plus de problème.Petrochromis ephippium. Par conséquent, si vous voulez des Petrochromis, et ce sont des poissons intéressants, je vous conseille de les maintenir en groupe dans des cuves assez grandes, avec de nombreuses cachettes. Essayez d’avoir dans le groupe des femelles plus grandes que les plus grands mâles pour tempérer l’agressivité de ces derniers.

Il semble, selon Konings, que les espèces du groupe orthognathus et les trewavasae soient beaucoup plus faciles que les autres, et comme ce sont les plus aisées à trouver (et parmi les plus colorées), je pense qu’il est préférable de commencer par ces espèces. Sachant que j’ai un ami qui a maintenu en couple et fait se reproduire des Petrochromis ephippium (photo ci-dessus), dont le mâle était un ange de douceur, il ne faut de toute façon pas généraliser!

Petrochromis sp.

Conclusion: Si les conditions de maintenance, et en particulier les décors, sont bien pensés, je suis persuadé que ces animaux ne sont pas plus difficiles à maintenir que des Tropheus, des Limnotilapia ou des Simochromis (qui sont aussi des poissons agressifs et intéressants, mais ceci est une autre histoire…).

Petrochromis orthognathus (femelle en incubation).

Documents: Robert Allgayer – Jérôme Thierry – Eric Genevelle – Julien Ruiz (saulosi84) – African diving – Joffrey Daon

Photos de Petrochromis spp. =>

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