Str. reproductrices (Plasticité)

“Une Étonnante plasticité comportementale”

Par Eric Genevelle (2000)

Introduction / Vers une première classification / La structure familiale / Les techniques de garde / Une étonnante plasticité comportementale / Le choix du partenaire /Conclusion & Références

Nous venons de voir au cours de cette première partie qu’il existe de multiples comportements reproducteurs au sein des Cichlidés du Tanganyika. Ce n’est certes pas nouveau et de nombreux auteurs avaient déjà tenté d’attribuer à chaque espèce un type de comportement. Cependant, certains sont allés plus loin en se demandant si au sein d’une même espèce il ne pouvait y avoir une variation des comportements, révélant ainsi l’extrême plasticité de ces poissons.

On avait par exemple observé (Rossiter & al., 1997) qu’en fonction des populations et des zones d’observation, le Cyathopharynx furcifer pouvait établir des leks, soit sur les fonds sablonneux, soit dans les zones intermédiaires (zone où l’on trouve des roches sur sable). Ainsi, à certains endroits du lac, aucun Cyathopharynx ne construisait de nids sur le sable bien que la nature du biotope s’y prête largement. On a aussi observé que les Cyathopharynx de cet endroit étaient plus virulents et qu’ils ne restaient pas longtemps en possession de leur territoire contrairement aux autres populations qui établissaient des leks tant sur le sable que dans la zone intermédiaire. La cause de ce changement de comportement était liée simplement à la présence de prédateurs du genre B. microlepis.

Cratère de Cyathopharynx foae

Cratère de Cyathopharynx foae

On a aussi observé que les Cyathopharynx de cet endroit étaient plus virulents et qu’ils ne restaient pas longtemps en possession de leur territoire contrairement aux autres populations qui établissaient des leks tant sur le sable que dans la zone intermédiaire. La cause de ce changement de comportement était liée simplement à la présence de prédateurs du genre B. microlepis.

 

Neolamprologus mondabu

Neolamprologus mondabu (couple et femelle en garde des oeufs)

La technique varie aussi en fonction de la nature du biotope. Par exemple, chez Neolamprologus mondabu (Takemon & al., 1998), un Lamprologue opérant au sein de la zone intermédiaire, on a observé que les femelles qui nichaient sur le sable avaient plus de succès que celles qui pondaient dans les roches. Il semble que chez cette espèce de type pondeur sur substrat caché / polygame en harem, la surveillance du frai soit meilleure en substrat découvert. La femelle peut alors plus facilement voir arriver les agresseurs potentiels. Ces femelles sont aussi plus grandes que leurs sœurettes des fonds rocheux. Un constat étonnant qui va à l’encontre de celui observé précédemment chez C. furcifer. Comme quoi des facteurs et contraintes identiques peuvent avoir des résultats radicalement différents chez les cichlidés du lac.

C’est certainement cette complémentarité qui permet l’occupation de la quasi-totalité des espaces disponibles. En effet, on observe sur certaines côtes du lac des densités supérieures à 6000 individus dans des zones de 10×10 m. Si toutes les espèces avaient les mêmes préférences en terme de comportement reproducteur, une telle densité serait impossible.

Lamprologus callipterus

Lamprologus callipterus et une femelle sur un nid de coquilles.

Si la prédation peut changer le comportement reproducteur d’une espèce, la présence d’un “ange gardien” a encore d’autres effets. On a observé que de nombreuses espèces conchylicoles occasionnelles profitaient de la présence des mâles Lamprologus callipterus pour procréer dans ces mêmes nids de coquille (Sato & al., 1997). Par exemple, Neolamprologus fasciatus, un pondeur sur substrat caché de type polygame en harem avec en moyenne 2 à 3 femelles lorsqu’il niche dans les failles, adopte un plus grand nombre de femelles (jusqu’à 7) lorsqu’il s’installe dans un nid de L. callipterus. Il en est de même pour Altolamprologus compressiceps.

Cette notion d’espace sécurisé créé par une espèce en reproduction a aussi d’autres effets bénéfiques pour son entourage. Par exemple, on a remarqué en Zambie (Ochi & al., 1998) que les Xenotilapia boulengeri avaient pour habitude de s’établir à proximité immédiate des nids de Lepidiolamprologus elongatus ou L. attenuatus. Ces deux espèces, en se reproduisant, créent un espace où des espèces prédatrices et lépidophages (mangeurs d’écailles) ne peuvent s’approcher (ex: Perissodus microlepis). Xenotilapia boulengeri ne représente pas une menace directe pour les pondeurs sur substrat caché comme nos deux Lepidiolamprologus. Ils sont donc tolérés dans le territoire de défense des alevins et peuvent ainsi profiter de la protection de ces hôtes et ne pas se faire étriper par ces redoutables mangeurs d’écailles. On assiste là à une autre forme de commensalisme liée à la reproduction.

D’autres facteurs jouent un rôle prépondérant dans le mode de reproduction, comme celui du cycle lunaire (Nakai & al., 1990). Deux types de cas ont été observés: le premier concerne les pondeurs sur substrat caché (monogame ou polygame

Neolamprologus toae

Neolamprologus toae (couple à Helembe).

en harem) comme N. mondabu, Variabilichromis moorii ou encore Lepidiolamprologus elongatus. Ces espèces pondent exclusivement au moment des nuits sans lune. Les larves font donc leur apparition quelques jours plus tard lors des nuits où la lune éclaire le lac. Cette semi-obscurité permet à ces espèces une meilleure protection du frai pendant la nuit face aux agresseurs nocturnes que sont les Mastacembelidae (anguilles du lac) et Bagridae (poissons chats et consorts). Pour ces espèces, la courbe de mortalité des alevins est très régulière contrairement aux autres espèces qui se reproduisent à tout moment du cycle. Chez ces dernières, les premiers jours sont fatidiques.
On a par exemple observé (Nakano & al., 1990) qu’en moyenne, chez Neolamprologus toae, la perte du frai est d’environ 60% au stade larvaire. A propos de Mastacembelidae, l’espèce Mastacembelus zebratus qui ne se nourrit que d’œufs

Lepidiolamprologus elongatus

Lepidiolamprologus elongatus (femelle et alevins)

(Ochi & al., 1999), ne mange que 10 jours par mois. Tout cela à cause de la lune !

Un autre cichlidé monogame pratiquant l’incubation buccale bi-parentale se reproduit aussi en fonction de la phase de la lune. Il s’agit d’Eretmodus dont la femelle pond uniquement à la pleine lune (Neat & al., 1999). Cette synchronisation n’a ici aucun rapport avec la protection du frai mais serait pour éviter au mâle la tentation d’aller voir ailleurs à chaque occasion. En réduisant cette dernière, on limite donc le risque.

Eretmodus marksmithi

Eretmodus marksmithi (Mpimbwe).

La source alimentaire joue aussi un rôle prépondérant dans la reproduction de nombreuses espèces. En effet, même si la quasi-totalité des espèces peut se reproduire tout au long de l’année, on assiste, comme chez Lamprologus ornatipinnis à un pic de reproduction entre les mois de juillet à octobre sur les côtes zambiennes (Gordon & al., 1999). A cette période, le plancton est plus abondant et favorise ainsi la production des gamètes par les femelles.

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